Entrevue de rêve avec Paul McCartney
Régis Tremblay
Le Soleil
Québec
Imaginons l’entrevue des entrevues : la mère de toutes les entrevues avec Paul McCartney! Un entretien-fleuve qui embrasserait l’ensemble de sa carrière. À partir de déclarations faites au fil des ans par le Beatle, puis l’ex-Beatle, faisons un montage serré de ses propos les plus significatifs, en les coiffant de questions de notre cru, mais toujours pertinentes. Comme si toutes les réponses de McCartney, parfaitement authentiques, faisaient partie d’une seule et même entrevue. Une entrevue de rêve!
Q Quelles furent vos plus grandes influences, au début de votre carrière?
R Elvis Presley et Buddy Holly. Elvis avait une allure fantastique. On se disait : «C’est lui! C’est lui! Le Messie est arrivé!» Quand on se sentait mal, on rentrait écouter un 78 tours d’Elvis. Ça guérissait n’importe quelle déprime. Ensuite, tout ce qu’on a fait a été inspiré de son premier album... Buddy Holly a été l’une de mes plus importantes influences quand j’ai commencé à écrire. Quand le catalogue de ses chansons a été mis en vente, je me suis dit que je préférais avoir cela plus que tout autre chose au monde.
(The Paul McCartney Encyclopedia)
Q Qui a décidé que les chansons des Beatles seraient toujours attribuées à Lennon — McCartney et jamais l’inverse?
R Sur notre premier album (Please Please Me, 1963), 8 des 10 chansons ont d’abord été inscrites McCartney — Lennon... J’aurais bien aimé que cela demeure ainsi, mais John avait la personnalité la plus forte. Je crois qu’il s’est entendu avec Brian (Epstein) avant que j’aille le voir. Je n’ai pas été assez futé. Je me suis rallié en disant : «Oh, et puis merde!»
(Anthology)
Q Comment avez-vous composé Yesterday?
R Je me suis réveillé avec cet air en tête. J’avais un piano juste à côté de mon lit, devant la fenêtre. Je m’y suis assis, j’ai plaqué un accord de sol... Et j’ai trouvé un fa dièse, et ça m’a amené à un si, puis à un mi mineur, etc. Tout ça coulait de source. J’aimais beaucoup la mélodie. Mais comme je l’avais rêvée, je n’arrivais pas à croire que c’était moi qui l’avais écrite. Je me disais : «Non, non... Je n’ai jamais écrit comme ça auparavant»... Les premières paroles étaient : «Scrambled eggs, oh my baby, how I love your legs...» En général, les gens se marraient à ce moment-là, et j’ai dû trouver d’autres paroles!
(Many Years from Now, par Barry Miles)
Q Y a-t-il un fait particulier qui vous a convaincu d’arrêter définitivement les tournées avec les Beatles?
R Il y eut un horrible concert, à St. Louis, dans le Missouri, le 21 août 1966. Il pleuvait et on n’avait que des bouts de tôle ondulée au-dessus de la scène pour nous protéger. Il y avait le risque que l’eau sur les amplis nous fasse tous sauter. Ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. C’est ce jour-là que j’ai craqué. J’ai dit aux autres : «Vous aviez raison. Moi aussi, j’en ai plein le dos!» Et eux ont rétorqué : «Ça fait des semaines qu’on te le dit!»
(Band on the Run : A History of Paul McCartney and Wings, par Barry McGee)
Q Qui a eu l’idée du concept de Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band?
R En 1966, dans un avion qui me ramenait de Nairobi, j’ai eu cette idée : inventons-nous un groupe alter ego. Ce serait un élément désinhibant, libérateur. Ce ne serait pas les Beatles qui seraient à l’origine de tous ces sons, mais les autres, ce groupe dans lequel nous pourrions perdre notre identité. Plus tard, en cherchant un nom à ce groupe, j’ai jeté un coup d’œil à la salière et à la poivrière qui se trouvaient devant moi, et j’ai commencé à jongler avec les lettres S et P... Salt and pepper... Sergeant Pepper!
(Many Years from Now)
Q Plusieurs rumeurs courent au sujet de la consommation de LSD pendant l’enregistrement de Sgt Pepper. Pouvez-vous nous en raconter une?
R Après avoir pris du LSD en studio, John a paniqué. George m’a conseillé d’accompagner John chez lui. Après, nous sommes allés chez moi et John m’a offert de l’acide. J’ai dit oui. Après un moment, je lui ai dit : «Ça y est, je sais... Je sais! Dieu est partout. Dieu est présent dans l’espace qui nous sépare. Dieu est dans la table en face de toi.» Il se trouve que j’ai compris tout ça grâce à l’acide. Mais cela aurait pu être grâce à n’importe quoi d’autre.
(Blackbird : The Life an Time of Paul Mc-Cartney, par Geoffrey Giuliano)
Q Quelle était votre attitude par rapport aux drogues dures?
R J’avais très peur des drogues dures, ayant eu une mère infirmière. Quand je me retrouvais quelque part avec des types qui me disaient : «Tu veux sniffer un peu d’héroïne?», j’ai fini par répondre un jour : «Juste un petit peu alors...» Le plus dur, dans ces situations, est de résister à la pression de l’entourage. J’ai pris une fois de l’héro avec les Rolling Stones. Quand j’en parle, je dis toujours que c’est comme traverser un champ de mines. J’ai eu vraiment beaucoup de chance, parce que si quelqu’un m’avait fait sniffer un jour la bonne dose et si j’avais aimé ça, je serais devenu héroïnomane.
(Many Years from Now)
Q À propos de Hey Jude, le simple le plus vendu de l’histoire des Beatles, John a raconté que cette chanson lui était destinée. Est-ce vrai?
R Elle s’adressait plutôt à son fils Julian. Hey Jude est une chanson dont j’ai eu l’idée pendant un trajet en voiture jusqu’à Kenwood (demeure de Lennon) où j’allais rendre visite à Cynthia (la femme de John) et à Julian, juste après le divorce. Ce jour-là, j’ai commencé avec les mots Hey Jules, un diminutif de Julian. J’éprouve toujours de la peine pour les gamins dans les divorces. Quand je suis arrivé à Kenwood, j’avais toute la chanson. J’ai changé le nom pour Jude parce que je trouvais que ça sonnait mieux que Jules.
(Band on the Run)
Q Le 10 avril 1970, vous annonciez à la presse que vous quittiez les Beatles. On sait maintenant que c’est John qui a d’abord abandonné le groupe, dès septembre 1969, une information tenue secrète. Comment avez-vous réagi à la fin des Beatles?
R Je présentais tous les symptômes classiques du chômeur, du gars inutile. Vous commencez par ne plus vous raser, parce que vous n’en avez plus rien à cirer. Une colère, profonde et sourde, s’installe en vous. Une colère d’abord dirigée contre vous-même, et ensuite contre le reste du monde. Et cette colère pouvait se comprendre : j’étais en train de me faire rouler par mes potes! Je ne me levais plus le matin. Et si je me levais, je me servais un truc à boire, au saut du lit! Dès l’instant où je ne faisais plus partie des Beatles, ça devenait franchement difficile.
(Many Years from Now)
Q Si vous aviez à décrire en un mot ce qui faisait l’essence des rapports entre vous, John, George et Ringo, quel serait ce mot?
R Les Beatles, c’était surtout l’humour! Ça fusait constamment entre nous. Nous avions un humour très exclusif qui nous protégeait de l’extérieur.
(Many Years from Now)
Q Y a-t-il des disques de vous que vous n’aimez pas?
R Chaque fois que je fais un album, cela me prend trois mois pour pouvoir l’écouter. Après Wild Life, je me suis dit : «Merde, on s’est fourvoyé!» Quant au suivant, Red Rose Speedway, je ne le supporte pas!
(Band on the Run)
Q Comment faites-vous pour vivre dans la peau d’une légende vivante? N’est-ce pas lourd à porter?
R De temps en temps, je m’arrête cinq minutes et je me dis : «Je suis Paul McCartney!» Rien que le nom sonne comme une légende. Mais bien sûr, il ne faut pas trop y penser, sinon on perd le contrôle. C’est tentant de croire à sa propre légende, de vouloir la vivre, l’incarner... Dans ma tête, j’ai toujours fait la distinction entre lui et moi. Lui monte sur scène, il est célèbre. Et puis il y a moi, un gamin de Liverpool. Même à mon âge, ce petit être à l’intérieur de moi n’a pas changé. Toutes ces choses qui se sont passées ne m’ont pas affecté tant que ça, même si elles ont eu une incidence sur le personnage que j’incarne.
(Many Years from Now)